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Décès de Bertrand SCHWARTZ - [Education et Devenir]
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Bertrand Schwartz ou l’inlassable poursuite d’un idéal de justice

Dans les univers croisés de la formation des adultes, de l’éducation et des politiques de la jeunesse, Bertrand Schwartz était un « grand monsieur », dont la disparition à l’âge de 97 ans ne laisse personne indifférent. Cet homme de gauche respecté du monde de l’entreprise a été un avocat déterminé et chaleureux de la lutte contre toutes les formes d’exclusion. Il a développé en ce domaine des concepts, des outils et des modes de travail durables mais n’a pourtant jamais pu réaliser son idéal : « moderniser sans exclure », selon le nom d’une association qu’il avait fondée.

Créateur en 1982 des « missions locales », structures publiques dévolues à l’insertion des jeunes et qui existent encore aujourd’hui, il n’imaginait pas, alors, que leur action dût perdurer dans un contexte de crise permanente et d’aggravation continue du chômage de masse.

Bertrand Schwartz est né le 26 février 1919 à Paris, dans une famille juive d’origine alsacienne. Son père est chirurgien, son oncle maternel est le pédiatre Robert Debré, père de l’ancien premier ministre Michel Debré. Il est le frère du mathématicien Laurent Schwartz et du statisticien Daniel Schwartz. Ancien élève de Polytechnique, ingénieur au corps des Mines, docteur ès sciences, il est nommé directeur de l’Ecole des Mines de Nancy en 1957, après y avoir enseigné depuis 1948. Son tempérament d’innovateur peut alors s’y déployer. Il réforme profondément l’établissement : resserrement des contenus, implication des élèves, suppression des cours magistraux au profit des petits groupes, remplacement des examens par l’évaluation permanente, doublement de la durée des stages…

Par la suite, toujours à Nancy, il dirigera aussi le CUCES (Centre Universitaire de Coopération Economique et Sociale) de 1960 à 1972 et l’INFA (Institut National pour la Formation des Adultes) de 1963 à 1968. Le développement du concept de formation permanente dans les milieux industriels lui doit beaucoup. Il s’investit notamment, dès 1960, dans la mise en place de formations pour les salariés peu qualifiés et, entre 1964 et 1970, dans la reconversion collective des mineurs de fer du Bassin de Briey (Meurthe-et-Moselle).

Universitaire et homme de terrain

Ebranlé autant qu’aiguillonné par mai 1968, il entre en septembre de la même année au cabinet d’Edgar Faure, ministre de l’éducation nationale. En mars 1970, il est nommé au ministère conseiller à l’éducation permanente. Il devient en octobre 1972 professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris IX Dauphine. Universitaire, il se voudra toujours homme de terrain, à l’origine d’actions innovantes, travaillant par exemple sur les moyens de développer l’accès des non-bacheliers aux études supérieures. En 1981, le premier ministre Pierre Mauroy, qui se veut « chef de guerre contre le chômage », place Bertrand Schwartz sous les feux de l’actualité en lui confiant la rédaction d’un rapport sur l’insertion sociale et professionnelle des jeunes.

Présenté à la télévision comme « l’homme qui sait parler aux jeunes », Bertrand Schwartz est alors une des personnalités portant les grandes ambitions sociales que nourrit encore la gauche au pouvoir. Son rapport préconise une approche nouvelle des problématiques de la jeunesse fondée sur la prise en compte de la personne du jeune dans sa globalité : formation, recherche d’emploi, santé, culture ne doivent plus être traitées séparément mais faire l’objet d’une action publique concertée, axée sur le travail en partenariat et en réseau. « Il faut agir et travailler au plus près des jeunes. Mettre un nom sur un visage, un visage sur un nom », insiste-t-il.

Délégué interministériel

La suite logique en est la création en 1982, d’abord à titre expérimental, des missions locales, institutions spécialement dédiées à l’insertion des 16-18 ans, puis des 16-25 ans à partir de 1984. Dans la foulée, Bertrand Schwartz devient, de 1983 à 1985, délégué interministériel à l’insertion professionnelle et sociale des jeunes. « Avec des centaines de personnes de la délégation et des missions locales, grâce à elles et à travers elles, j’ai développé l’expérience la plus fascinante et la plus contradictoire de mon existence : elle fut en effet la plus dure et la plus généreuse, la plus triste et la plus gratifiante, la plus décourageante et la plus encourageante », écrivait-il en 1994.

Entre 1984 et 1988, Bertrand Schwartz lance aussi sur des sites expérimentaux une opération « Nouvelles Qualifications » visant, en étroite collaboration avec les entreprises, a promouvoir une conception plus pragmatique et évolutive de la relation entre formation et emploi, particulièrement pour les moins qualifiés. Cette expérimentation est relayée en 1989 par le ministère du travail : celui-ci lance une Mission Nouvelles Qualifications qui fonctionnera jusqu’en 1993 sous la responsabilité de Bertrand Schwartz, mobilisant des centaines d’entreprises ou organismes de formation. Il s’agit de former en situation professionnelle des salariés ou demandeurs d’emploi de faible niveau de qualification et démontrer ainsi qu’ils sont capables d’acquérir les compétences nouvelles attendues par les entreprises.

Une action « disséminante »

« Moderniser sans exclure », pour reprendre le nom de son association lancée en 1990 (qui est aussi le titre d’un livre-manifeste publié aux éditions La Découverte en 1994), veut faire reconnaître un droit à l’expérimentation en matière d’organisation sociale et professionnelle et au bénéfice des personnes de faible qualification. L’association fonctionnera de 1990 à 2003 (et plus tard dans certaines régions) en pratiquant une démarche d’ « automédiatisation » : des groupes ont recours à la vidéo pour élaborer leur expression collective, ensuite utilisée pour organiser des rencontres avec des élus, chefs d’entreprise, formateurs ou autres interlocuteurs.

Il est impossible d’être exhaustif sur les initiatives lancées, impulsées ou accompagnées par Bertrand Schwartz, dont l’action a été à juste titre qualifiée de « disséminante ». Il restera, par exemple, parmi les pionniers des diplômes par unités capitalisables. Pour ce chercheur contestataire, campé sur un refus obstiné de se résigner à l’injustice, l’écoute et le dialogue sont des conditions pour faire émerger des solutions nouvelles, quitte à ce qu’elles dérangent l’ordre établi. Fondateur de la revue Education permanente, il a été un des premiers à défendre ce qu’on appelle aujourd’hui formation « tout au long de la vie ». A travers son impulsion, la formation des adultes va recycler en quelque sorte les principes pédagogiques expérimentés dans un cadre scolaire par « l’éducation nouvelle » – notamment le refus de l’autoritarisme et la promotion de l’autonomie de l’individu.

Contraint au grand écart

Mais son projet est aussi de s’en servir comme levier de changement dans la formation initiale, donc l’éducation nationale. Il veut en faire une nouvelle utopie, à l’image de ce qu’avait pu représenter l’école publique en 1880. Son livre L’éducation demain (Aubier-Montaigne, 1973) préconise de développer massivement la formation des adultes et de mettre en œuvre dans tout le système éducatif une pédagogie de la créativité, de la socialisation et du développement personnel. Dans Une autre école (Flammarion, 1977), il approfondit son projet global sur l’éducation, qu’il fonde sur l’alternance entre différentes « situations complémentaires » de formation, dans et hors de l’école.

La force de Bertrand Schwartz tient sans doute à une combinaison de pragmatisme sur les moyens et de fermeté sur les valeurs. Mais il sera contraint au grand écart entre deux formes de « socialisme » : d’une part celui qu’il réalise en quelque sorte au quotidien et qui va devenir de plus en plus « réparateur » des dégâts de la modernisation capitaliste (exclus de la formation, chômeurs à recycler, jeunes à qualifier) ; d’autre part son socialisme de référence, celui qu’il désigne pour « après-demain » et qui suppose un changement radical de société.

Bertrand Schwartz n’aura pas vu cet « après-demain », de même qu’il n’a pu que constater que l’école ne se modifiait pas vraiment et qu’il s’est sans doute fortement désolé qu’en France 1,9 million de jeunes de 15 à 29 ans ne soient ni à l’école, ni en emploi ni en formation. On a encore besoin d’utopistes.

Luc Cédelle et Jean Houssaye, (Professeur émérite de Sciences de l’éducation, Université de Rouen)

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