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Yves Rollin, Proviseur et adhérent E&D, interviewé par l'Huma ! - [Education et Devenir]
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L’un, Yves Rollin, officie dans les quartiers favorisés du sud de Marseille ; l’autre, Olivier Briard, dans la zone la plus populaire de la deuxième ville de France. Périer et Saint-Exupéry : un demi-siècle et un gouffre social séparent ces deux établissements. Leurs 
responsables confrontent leur expérience respective aux grands enjeux posés à l’éducation nationale.

Lycées, lycéens et société.
Le regard de deux proviseurs de Marseille

Marseille, correspondant régional.

La parole est rarement donnée aux chefs d’établissement. Ils « parlent » certes au travers de leurs syndicats représentatifs, mais peu ou jamais, en tant que témoins et acteurs du monde de l’éducation. Leur statut de personnel d’exécution les empêche, certes, de commenter, à titre personnel, les choix et les décisions politiques du ministère. Soit. Mais ce « devoir de réserve » n’épuise pas pour autant la question de leurs analyses sur tout un tas de sujets. Pourquoi se priver, finalement, de l’expertise de ces « hauts fonctionnaires » à la position stratégique, à la confluence de l’institution en elle-même, des personnels éducatifs et des élèves ? Pour pimenter l’affaire, nous avons choisi deux proviseurs officiant dans des lycées de quartiers socialement très différents. Alors ?

Pisa (1) : de l’utilité 
ou pas d’une enquête

Yves Rollin. On ne peut pas ne pas en tenir compte. L’enquête Pisa nous renvoie à un questionnement important sur nos modes de fonctionnement profonds. C’est toute l’ambiguïté éducation-instruction que l’on trouve derrière cela. En France, le monde de l’éducation s’est très longtemps abstrait de toute donnée statistique. Mais nous sommes passés d’un extrême à l’autre : d’un monde confiné, protégé, à un monde ouvert à tous les vents et manipulé aussi par ce que l’on peut faire dire aux chiffres. Pisa, il faut le regarder avec ces yeux-là mais en se disant qu’il y a tout de même une certaine pertinence.

Au-delà des chiffres, ce que l’on peut constater c’est qu’à l’image de ce que l’on vit dans notre pays, il y a, dans l’éducation nationale, une forme de désenchantement qui est à la source, peut-être, d’un doute généralisé.

Olivier Briard. :Les critères d’évaluation sont ce qu’ils sont. Il faut prendre ce type d’enquête et d’évaluation avec l’intérêt que cela contient puisque nous avons une photographie d’une certaine réalité à un moment donné. Il faut aussi voir les limites d’une approche globale au niveau européen alors que nous n’avons pas les mêmes systèmes éducatifs, les mêmes objectifs de formation.

La photographie donnée, c’est que le système éducatif rencontre des difficultés. Le lycée, en ce qui le concerne, est confronté, depuis une dizaine d’années, aux effets de la massification de manière intense. Nombre d’établissements n’étaient pas préparés à accueillir des publics de plus en plus hétérogènes. Le classement reflète cette difficulté à prendre en compte les élèves qui nous sont confiés et donc de les emmener au baccalauréat puisqu’il s’agit là de notre mission essentielle. En ce sens, Pisa reflète une réalité.

L’école encore plus inégalitaire 
que la société ?


Olivier Briard
 : Je ne sais pas si l’école augmente l’inégalité mais l’école joue dans l’inégalité. Plus ou moins que la société, je n’en sais rien. Je trouve que la société est déjà pas mal inégalitaire… La mise en place du collège unique a permis de faire émerger des «  élites  » et des cadres intermédiaires provenant des classes populaires ou défavorisées. Ça, on sait faire. J’en suis d’ailleurs un pur produit, étant fils d’ouvrier des Ardennes.

Le lycée Saint-Exupéry est un établissement ZEP et de bons élèves vont en sortir qui feront ensuite de bonnes études supérieures. Mais cela ne suffit plus : nous n’avons plus besoin d’un ascenseur social mais d’un monte-charge social.

Dans des quartiers frappés par le chômage, le discours sur la méritocratie lié au travail et à l’effort tombe à plat. Quand les jeunes constatent le chômage dans leurs quartiers, la difficulté parfois de trouver un boulot avec un bac+2 et les salaires pratiqués, il leur est difficile de croire au message de la société.

Ajoutez à cela un problème d’ambition dans les quartiers. Même un bon élève ne va se projeter sur des classes préparatoires, plutôt sur des BTS. Il y a autocensure.

Yves Rollin : Nous entrons dans une phase où la fracture s’accroît. Un certain nombre de décisions, plus tapageuses que réelles d’ailleurs, sur la carte scolaire ont conduit à cautionner l’idée que certains établissements, étiquetés comme «  mauvais  », sont condamnés. C’est l’un des éléments.

Les établissements ont une connotation sociale très forte, c’est un fait. Mais certains établissements privés à Marseille font un remarquable travail d’accueil social, tandis que dans ce que j’appelle «  les privés du public  », le dynamisme d’élimination des élèves est digne des écoles privées les plus sélectives.

Certains collègues qui enseignent depuis longtemps à Périer estiment que c’est désormais épouvantable ici, alors que franchement on a peu de problèmes. On a perdu la flamme pour plusieurs raisons : trop d’individualisme, le fossé professeurs-parents qui se creuse et le fossé professeurs-élèves qui se crée.

Quand il y a un nombre trop important d’enseignants – je ne dis pas tous, loin de là – qui pensent que ces élèves n’ont pas leur place ici, on ne peut pas avancer. Beaucoup d’enseignants sont désabusés car le collectif de l’institution les déçoit. Il y a effectivement une direction qui est quand même comptable avec, à côté, des propositions pédagogiques qui ne sont pas toutes sottes mais qui ne pourront pas être mises en œuvre.

L’éternelle question 
de la baisse du niveau

Olivier Briard. On peut toujours pleurer sur le niveau qui baisse. En tout état de cause, il est ce qu’il est lorsque nous accueillons les élèves. Ceux qui viennent, ici, à Saint-Exupéry, sont peut-être moins équipés culturellement que ceux qui vont dans d’autres lycées. Ils sont intellectuellement au même niveau mais ils n’ont pas les mêmes bagages. On peut penser, de ce point de vue, que le niveau baisse. Mais c’est aussi le résultat de la massification. Il y a perception de baisse de niveau parce qu’il y a une hétérogénéité qui est très, très importante.

Yves Rollin. Les connaissances, les exigences ont complètement changé. Il ne sert à rien de comparer. À l’extérieur de l’école, les jeunes acquièrent des compétences et des connaissances que l’école ne maîtrise plus. Ce que l’on constate, c’est que les jeunes se mettent à travailler et atteignent des niveaux élevés à partir du moment où ils sont sur un projet, sur une motivation.

Il ne faut pas se gargariser de la baisse du niveau. Ce qui est en jeu, c’est plus la question de la baisse de conception de la citoyenneté et du travail. Nous vivons dans une société qui explose les gamins. Ils sont sollicités par trop de choses et la révolution technologique n’est pas encore assez maîtrisée. Elle fait des dégâts. De plus en plus d’élèves sont détournés de l’apprentissage classique.

Il faut être très prudent face à cette «  baisse de niveau  ». L’inquiétude doit plutôt porter sur la citoyenneté car trop de repères, de vocabulaire, par exemple, sont perdus. La perte de notion et de codes crée des handicaps.

Lycéens, quels jeunes sont-ils ?

Yves Rollin. Les jeunes se créent une société entre eux. Une société qui ne s’embarrasse pas de règles, de ces règles que parfois elle ne connaît même pas. Une société dont l’alcoolisme est la face cachée. Pourquoi se créent-ils une société entre eux ? Parce que la communication dans les familles est difficile. Parce que la disparition d’activités au lycée, genre ciné-club, leur laisse du temps libre qu’ils occupent entre eux. Parce que notre société a peur de ses jeunes. Il s’agit surtout d’une crise du lien que l’on retrouve dans la famille comme à l’école.

Olivier Briard. C’est mon premier lycée général, donc, j’ai peu de recul pour parler de l’évolution des élèves. Mais, de mon expérience, je constate quelques faits.

Ils sont ados, habitués à s’exprimer avec de la violence. Comme le dit Adb Al Malik dans sa chanson, quand il rencontrait ses potes, ils passaient vingt minutes à s’insulter, tout ça pour dire qu’ils s’aimaient.

Nous sommes face à des élèves qui n’ont pas les codes. La façon de s’exprimer, la façon d’être, tout de suite, dans l’agressivité, dans la réactivité pose des problèmes.

Nous devons d’ailleurs améliorer notre travail d’accueil des élèves en seconde afin de les aider à acquérir ces codes indispensables pour réussir au lycée. Pour autant, depuis le début de l’année, nous n’avons pas eu à réunir le conseil de discipline. Globalement, on peut dire ici que dans les quartiers nord de Marseille, on n’a pas affaire aux plus «  furieux  ». Je dis cela avec beaucoup de guillemets. L’appropriation du territoire et le véritable sentiment d’appartenance peuvent l’expliquer. Ils sont marseillais. Cet attachement au local s’accompagne d’ailleurs d’une absence d’identification régionale et nationale.

L’impossible mixité sociale ?

Olivier Briard. Comment construit-on la mixité sociale à Marseille ? Si quelqu’un du 8e arrondissement veut venir ici, il peut, sauf qu’il a un lycée à côté de chez lui. On se rend compte que le découpage sociétal de la ville fait que les quartiers nord sont en difficulté et les quartiers sud, un peu moins. Je ne vois pas comment on peut créer rapidement quelque chose d’efficace.

Ici, nous avons une homogénéité du public mais une hétérogénéité des niveaux. Et encore nous n’accueillons que 30 % de la population scolaire. Nous avons 62 % d’élèves issus de familles défavorisées. Nous ne sommes pas dans la situation de certains établissements où ce taux avoisine les 80 % à 90 %, car notre zone de recrutement va jusqu’à Septèmes-les-Vallons (ville voisine de Marseille – NDLR) et l’Estaque (quartier de Marseille en pleine recomposition sociologique – NDLR) où, pour parler vite, beaucoup de bobos jouent le jeu de l’école publique.

Ce brassage n’est pas évident et peut provoquer des tensions. En revenant à Marseille, après trois ans d’absence, j’ai constaté tout de suite que la situation s’est dégradée dans les quartiers.

Yves Rollin. Il y a un discours de façade qui fait croire aux familles que la carte scolaire n’existe plus. C’est de la poudre aux yeux. Certaines mesures pour favoriser le brassage sont prises. On voit arriver dans nos lycées des jeunes qui viennent d’établissements ZEP. Mais je dirais que c’est l’arbre qui cache la forêt. On aggrave même la situation de ceux qui restent en ZEP parce qu’ils ont le sentiment de ne pas sortir du «  ghetto  », puisque maintenant on a dit officiellement qu’il s’agissait de «  ghettos  », et c’est dramatique.

Mais les vraies réponses sont de l’ordre du travail et du logement. Tant que l’on ne se sera pas attaqué à ces questions, on fera du replâtrage. Sur Marseille, la réponse immédiate pour l’école ne peut se faire qu’en termes de moyens et de plus d’encadrement.

Il y a quelques années, je ne parlais jamais de la question des moyens. Maintenant, j’en parle parce que je pense qu’on peut difficilement ne pas en parler. Je pense qu’il y a tout de même un problème de pilotage pédagogique de l’institution, un problème de cohérence dans les réformes.

En conclusion : ne posons tout de même pas l’hypothèse d’un lycée pourri dans une société cohérente… Le lycée est l’un des rares milieux où demeurent des valeurs collectives dans un monde individualiste. C’est un point fort qu’il faut garder. En revanche, il doit prendre en compte ce qui existe à l’extérieur afin de ne pas enfermer le jeune dans la seule approche du lycée.

(1) Études de l’OCDE visant à mesurer les performances des systèmes éducatifs des pays membres.

Christophe Deroubaix

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