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La science en héritage - [Education et Devenir]
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Un discours enthousiasmant préconisant des voies nouvelles et des orientations innovantes pour l’enseignement des sciences et l’accompagnement des professeurs.


Les merveilles de la science contemporaine enchantent les chercheurs, séduisent ou parfois
inquiètent nos sociétés et leur jeunesse, interrogent la conscience morale, bouleversent nos
vies par leurs applications. Ce constat, banal, bouscule la transmission de cette science au sein
des institutions scolaires dans le monde entier. Evaluations nationales ou internationales,
incertitude des professeurs, insatisfaction de bien des élèves, tout exprime la nécessité de
changements profonds dans la transmission de l’héritage scientifique à nos élèves. Sans ces
changements que je vais évoquer, la société de la connaissance et de l’innovation en Europe
n’aura été qu’un beau rêve.
Nous sentons déjà que les échéances prochaines placent l’éducation parmi les questions
brûlantes posées à notre pays. Georges Charpak, qui nous a quittés en septembre dernier,
l’avait pressenti et l’Académie des sciences vient de rappeler la vie hors du commun de cet
immigrant, enfant accueilli par l’école française. Elle lui rend en Grande Salle des Séances un
solennel hommage, en présence de tant de femmes et d’hommes, des plus modestes aux plus
grands, qu’il inspira. La fécondité de ses intuitions, sa ténacité assortie d’un humour radical
pour bousculer, séduire, convaincre, son sens de l’urgence éducative et sa rébellion devant les
inégalités ont anticipé, en France et au-delà, le grand changement qui se dessine dans
l’enseignement des sciences. L’Académie des sciences veut poursuivre son œuvre, en France
et de par le monde.

***

L’échec de l’élitisme républicain. Car les déterminations sociales sont devenues
redoutables : le niveau d’études de la mère, les échanges langagiers ou les compétences
numériques avant l’âge de trois ans, les performances scolaires en fin de cours élémentaire
prédisent presque infailliblement le devenir scolaire d’un jeune en fin de collège. 40 % des
élèves entrant en classe de 6e ne maîtrisent ni les notions de base des mathématiques, ni celles
des sciences de la nature. Quelle égalité des chances pour ces enfants souvent sans aisance
langagière, écartés d’une compréhension raisonnée du monde, à la curiosité demeurant en
jachère, à l’avenir déjà fermé ? Ces enfants que beaucoup de familles, aux prises avec les
difficultés de l’ignorance, du sous-emploi ou de l’immigration, ne peuvent accompagner dans
leurs études au collège, ces enfants dont beaucoup seront "orientés" sans choisir leur avenir,
ou sans obtenir aucun diplôme (18 % d’une classe d’âge) ? Aussi, lorsque les enquêtes PISA
de l’OCDE interrogent les jeunes de 15 ans, elles confirment ce que disent nos évaluations
nationales, ce déni de justice que vous avez voulu, Monsieur le ministre, reconnaître
publiquement avec courage. Pour un tiers d’une classe d’âge, l’école est demeurée quasi vaine.
La débuter à l’âge de deux ans pourrait aider certaines familles, mais comment croire que cela
suffira si rien de ce qui suit n’est changé ?
Sans doute un autre gros tiers de ces élèves tire le meilleur de ses études en collège et ira vers l’enseignement supérieur. À bon compte, ceux-là nous rassurent sur l’existence d’une élite scientifique et technique. Celle-ci se renouvelle encore sans difficultés majeures, avec le quart
d’une classe d’âge, quart qui au lycée choisit la section S (80%) ou les sections
technologiques de l’ingénieur ou du laboratoire (20%). Mais soyons vigilants dans les
réformes : de grands risques seraient pris à trop différer la spécialisation en sciences, à mutiler
le travail expérimental sans lequel il n’est point de science qui vaille. Georges Charpak
rappelait souvent que cette élite, dont beaucoup ne choisissent plus, après leur baccalauréat,
des métiers scientifiques, est recrutée sur une population de moins de dix millions
d’habitants ! Puissent les nouveaux internats d’excellence infléchir cette situation.
Les enquêtes internationales PISA placent la France à la moyenne, ce dont certains se
contenteraient. Mais cette moyenne est une illusion, car elle résulte de ce grand écart entre le
tiers excellent et le tiers à l’abandon. La Nation consacre d’immenses ressources à l’éducation
– bien que la dépense éducative nationale, croissante en valeur absolue depuis quinze ans,
représente en proportion une part décroissante de la richesse du pays. Devant un tel effort
consenti, ne peut-on attendre de cette école qu’elle abolisse pour partie de si lourds handicaps
sociaux ou familiaux ? Les sciences, tout particulièrement, n’ont-elles pas souvent joué ce
rôle d’ascenseur social ? Lors de la création de l’Ecole normale de l’an III en 1795, sur le
modèle de l’école révolutionnaire du salpêtre avec le chimiste Claude Berthollet, c’est avec la
science que les Conventionnels voulaient atténuer les privilèges de la naissance, pour
régénérer l’entendement humain. Or cette science est aujourd’hui devenue le symbole d’une
fort rude sélection. Ceci doit changer, car l’héritage qu’elle doit transmettre est, plus que
jamais, indispensable à tous les jeunes pour affronter la complexité du monde présent. Nous
devons leur apprendre à prélever, organiser, comprendre, exploiter l’information surabondante
qui les entoure, à aimer cette intelligence du monde que donne la science.

*****

Voies d’avenir. Trois voies prometteuses et enthousiasmantes peuvent remettre l’éducation
en phase avec la science et le rôle social que celle-ci peut et doit jouer : une transformation de
la pédagogie, le développement professionnel des professeurs au contact de la science vivante
et de ses acteurs, une conception plus globale du savoir. Un peu partout dans le monde, un
consensus plein d’espérance s’établit sur ces trois orientations. Nous les explorons avec
nombre d’Académies des sciences, car elles requièrent un travail commun et tout à fait
nouveau entre scientifiques, ingénieurs et autorités éducatives. Ainsi l’Allemagne, possédant
pourtant un système en apparence plus discriminant que le nôtre dès la classe de 6e, a pris ses
mauvais résultats PISA 2000 très au sérieux et en une décennie, a enregistré de vrais progrès.

*
Une pédagogie nouvelle.
Tout d’abord, une pédagogie nouvelle, celle de l’investigation,
mélange subtil d’inductif et de déductif, pratiqué avec bonheur par l’élève : elle n’est pas si
nouvelle que cela, puisque la vision d’un Georges Charpak – qu’un enfant ou un adolescent
fasse des mathématiques ou des sciences de la nature, autant que d’en apprendre – fut celle de
Faraday, de Jean Perrin et de bien d’autres, faisant écho au leidenschaftlich neugierig, ce
passionnément curieux d’Albert Einstein. Inutile d’insister ici sur ce message de La main à la
pâte, désormais connu, sinon écouté partout, qui percole tout doucement – trop lentement
encore – dans nos écoles primaires, comme au Pérou, en Chine, en Serbie ou au Maroc.
L’hétérogénéité des classes, que je préfère alors appeler diversité des talents, y est un atout,
quand le dialogue et la curiosité, universelle chez les enfants, rejoignent l’universalité de cette
science qu’ils découvrent avec un verre d’eau, une bougie, un insecte. Rappelons au passage
qu’après seize années d’efforts soutenus de notre Académie des sciences, il demeure encore
plus de la moitié de nos classes primaires françaises où les sciences de la nature, figurant
pourtant dans les obligations du programme, ne sont pas enseignées !
Dans cette l’école primaire, ne met-on pas à l’excès l’accent sur des apprentissages
mécaniques du lire et écrire, oubliant par exemple que l’usage du cahier d’expériences, tel que
le pratique La main à la pâte, ne le cède en rien, ni en précision, ni en créativité, à l’écriture
d’une poésie ? Vous avez engagé, Monsieur le ministre, une lutte contre l’innumérisme. Vous
déplorez que nos CM2 ne sachent plus leurs tables de multiplication, tant cela va plus vite sur
leur calculette ou leur téléphone. Pourtant nous savons tous que ces mêmes enfants, sur leur
clavier et chaque jour, excellent bien plus que nous dans l’univers numérique, où ils
fréquentent des nombres sans le savoir. N’est-ce point cela aussi qu’il faudrait explorer dans
un laboratoire de mathématiques où ces élèves s’étonneraient de pouvoir mettre une couleur
sous forme d’un nombre, manipulant alors multiplications aussi bien qu’ordres de grandeur ?
Mutatis mutandis, une Main à la pâte en mathématiques réduirait sans doute l’effet anxiogène
de cette discipline, effet connu qui touche plus de la moitié des filles et presque autant des
garçons de 15 ans dans les pays de l’OCDE, sans compter leurs parents !
*

Des professeurs accompagnés dans leur développement professionnel, au contact de la
science vivante et de ses acteurs. L’accent mis, ces dernières années, sur le processus de
mastérisation dans nos universités fait oublier la bien mauvaise situation de notre pays quant à
la formation continue de son corps enseignant. Un récent ministre de l’éducation nationale,
s’exprimant devant notre Académie, qualifiait de totalement sinistrée la formation continue
des professeurs. A l’école, au collège, au lycée, comment un professeur fera-t-il aimer la
science à ses élèves sans en cultiver pour lui-même le goût – fût-ce à un niveau élémentaire –
, comme un professeur de lettres cultive la littérature ? Toutes les enquêtes internationales
corrèlent la qualité de l’enseignement aux efforts durables de développement professionnel
des professeurs. Ce qui est jugé indispensable pour un ingénieur ou un médecin qui, dans leur
pratique professionnelle, doivent constamment dépasser les savoirs acquis au cours des études
initiales, pourquoi ne le serait-ce pas pour un professeur ? Nos voisins britanniques l’ont
compris avant nous, leurs investissements d’avenir ont su mettre en place dix Science
Learning Centers répartis sur l’Angleterre depuis 2008, qui rapprochent en permanence de la
science vivante un grand nombre de professeurs. Les mathématiques font l’objet d’un effort
parallèle. Le rapport que vient d’adresser la Royal Society au gouvernement de Sa Majesté est
exemplaire, dans un contexte de manque criant de professeurs pour enseigner les sciences. Et
j’ai déjà évoqué l’Allemagne.
Notre Académie s’est résolument engagée pour rapprocher professeurs et monde scientifique,
d’abord en soutenant à grande échelle et depuis dix ans un dispositif réussi d’accompagnement
des maîtres d’école (ASTEP) par des scientifiques, mettant ainsi en place un dialogue entre
ces deux mondes. Dans un Avis rendu récemment, elle s’engage à nouveau par des
propositions précises et plus ambitieuses, associant pleinement les professeurs pour que se
développent entre eux de féconds échanges d’expériences et un travail d’équipe autour de la
science. Il faudra bien sortir un jour de l’impossible arbitrage actuel entre temps de présence
devant les élèves et temps de vacances, pour faire place à des moments de développement
professionnel structuré au cours de la carrière – ceci tout naturellement au sein d’universités
qui avaient quelque peu oublié cette mission mais dont bon nombre semblent prêtes à la
ranimer.

*

Décloisonnement et interdisciplinarité.
Enfin cette troisième orientation : une conception plus
globale des savoirs, un décloisonnement des disciplines. Chaque année, l’Académie des
sciences distingue les lauréats de ses Prix : ces travaux révèlent l’immensité des savoirs
d’aujourd’hui, leur perpétuel mouvement, leurs interactions croisées et souvent improbables,
leur degré d’abstraction, leur extrême technicité, leurs surprenantes applications. Des atomes
froids à la matière noire de l’univers, ils déchiffrent l’inépuisable complexité du monde. Notre
système d’éducation, ne sachant évidemment plus embrasser cette immensité de savoirs,
traumatisé, peine à prendre un cap où beaucoup est à réinventer. Il se contente d’aménager des
programmes étroitement disciplinaires. Que l’on ne voie pas ici une critique d’institutions ou
de personnes, car nombre de pays se heurtent à ces mêmes difficultés.
Que faire lorsqu’en outre une consultation immédiate de Wikipedia offre tant de savoir à des
élèves qui ne se privent pas de recopier sans parfois comprendre – 250 millions de sites Web
en 2009 ?
Nous considérons plus judicieux d’extraire de cet immense corpus de savoirs un petit nombre
de notions de science qui, apprivoisées avec constance et progressivité depuis la maternelle
jusqu’en fin de collège, donneront à tous les clés essentielles pour lire le monde et le
comprendre. C’est cela que veut notre socle commun, dont un récent rapport du Parlement
révèle la bien trop lente pénétration dans un collège encombré de cloisons disciplinaires,
difficiles à ébranler. De même, au rythme auquel de nouveaux collèges adoptent un
enseignement fondé sur une vision intégrée de la science et de la technologie (EIST), pourtant
encouragée par le ministère, sa mise en œuvre pourrait prendre plus d’un siècle !
Le lieu n’est pas ici d’établir cette courte liste de notions clés à caractère fortement
pluridisciplinaire, jugées essentielles à tous, liste à laquelle beaucoup s’essaient dans
différents pays. Elle donnerait des clés pour comprendre la matière et la cellule vivante, la
Terre et sa fragilité, les formes et les surfaces, les nombres et la mesure, le ciel étoilé. Mais
ceci ne suffit pas. Les compétences d’observation et de raisonnement, acquises grâce à
l’investigation et à des expériences faites en classe, font découvrir la nature même de la
science. Par exemple ceci : démontrer en mathématique n’est pas vérifier approximativement
sur un dessin que les trois hauteurs d’un triangle sont concourantes. Ou cela : les explications
scientifiques acceptées constituent la meilleure représentation possible des faits connus à un
moment donné. Ainsi se communique, entre dogmatisme et relativisme, la subtilité de la
vérité en sciences et sa lente construction historique. Ainsi peut s’écarter l’apprendre sans
comprendre, qui conduit tant de nos concitoyens, parlant de leurs études scientifiques, à
avouer sans rougir qu’il ne leur en reste rien !
Enfin, autre décloisonnement, autre cloison disciplinaire à ébranler, la construction inlassable
d’un lien fondamental entre science et pratique du français - ce lien que manifeste le Prix
annuel décerné par nos deux Académies (l’Académie française et celle des sciences) à une
classe de 6e, comme celle qui, cette année, était partie à la recherche des sens du mot source.
Nous voici bien loin des propos acides d’un François Arago à Alphonse de Lamartine : “Ce
n’est pas avec des paroles qu’on fait du sucre de betterave ni avec des alexandrins qu’on
extrait la soude du sel marin”. Entendons-nous, ce décloisonnement, ici comme ailleurs, ne
signifie pas la banalisation d’un professeur devenu Pic de la Mirandole, il s’appuie au
contraire sur son excellence disciplinaire et son goût pour le savoir.

Séance solennelle « Les nouveaux défis de l’éducation » Mardi 1er mars 2011

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