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François DUBET et le collège unique - [Education et Devenir]
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Menace sur le collège unique ? Rencontre avec François Dubet

Propos recueillis par Héloïse Lhérété
Le débat sur le collège unique, récurrent depuis son instauration en 1975, est relancé par la circulaire de rentrée 2011/2012. Celle-ci prévoit, à titre expérimental, des évaluations en fin de cinquième et la professionnalisation anticipée de certains élèves. Le sociologue François Dubet, l’un des principaux inspirateurs du « socle commun de connaissances », déplore des mesures idéologiques et inefficaces.

La circulaire de rentrée 2011/2012 est parue le jeudi 5 mai au bulletin officiel. Deux expérimentations, la mise en place d’évaluations en classe de cinquième et la création d’une classe de troisième "prépa-pro", suscitent l’inquiétude des défenseurs d’une scolarité commune à tous les élèves jusqu’à la fin de la troisième. Ils redoutent en effet que l’évaluation en cinquième ne soit utilisée pour orienter précocement les élèves en difficulté. Le ministère s’en défend. "Proposée à mi-parcours de la scolarité au collège, elle permettra de disposer d’informations statistiques", précise le texte officiel. De même, la création d’une troisième "prépa-pro" et d’un "dispositif d’initiation aux métiers en alternance" (DIMA), renforce la crainte d’un enterrement discret du collège unique. A un an de l’élection présidentielle, le débat sur l’avenir du collège ressurgit en tout cas avec vigueur.

Derrière ces querelles demeure une question de fond : le modèle du collège unique est-il trop figé ? A-t-il vécu ? Pour de nombreux Français, la réponse est oui : selon un sondage CSA paru en avril 2011, 67% estiment qu’il faut abandonner ce modèle et 81% qu’il faut créer des parcours plus individualisés pour les élèves. De nombreux professeurs, souffrant de la trop grande hétérogénéité de leurs classes, insistent aussi pour que les filières soient plus diversifiées.

En revanche, des spécialistes de l’éducation, tels le sociologue François Dubet(lire ci-dessous), mettent en garde contre la tentation d’abandonner le modèle du collège unique : les systèmes éducatifs les plus efficaces et les plus égalitaires dans le monde gardent tous les élèves ensemble jusqu’à l’âge de quinze ans.

SciencesHumaines.com : Évaluations en classe de cinquième, mise en place de dispositifs d’alternance en quatrième, création de troisième « pré-pro »… : ces mesures signent-elles la mort du collège unique ?

François Dubet : Depuis qu’il est ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel défend en principe de collège unique. Les mesures qu’il vient d’annoncer risquent pourtant de lui faire une sérieuse entorse. On peut légitimement se demander si elles ne reviennent pas à rétablir un système à deux vitesses : une filière générale amenant vers le lycée pour les bons élèves, et une filière professionnelle pour les mauvais élèves. Il s’agit en réalité d’une sélection sociale qui ne dit pas son nom. Les bancs de ces filières professionnelles ne rassembleront quasiment que des enfants d’ouvriers, comme c’était le cas en leur temps des quatrième technologiques. Ce sont surtout des mesures inefficaces. Elles rassureront certainement quelques parents et professeurs, mais échoueront à faire réussir les élèves en difficulté. C’est pourquoi je ne suis pas sûr que la mort du collège unique soit certaine, comme on le dit parfois. On reviendra au collège unique, car l’expérience montrera que ces nouvelles filières ne servent à rien.

- Pourquoi ces expérimentations ne permettraient-t-elle pas à certains élèves décrocheurs de trouver leur voie ?

Parce que cela n’a jamais marché ! L’idée qui guide ces mesures n’est pas nouvelle : elle revient à dire qu’à la fin de la cinquième, les élèves les plus faibles ne sont plus capables de suivre la scolarité des autres. Il faut donc les sortir de l’école. Jusqu’au début des années 1990, on envoyait ainsi ces élèves dans des classes pré-professionnelles de niveau (CPPN). Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale, les a fermé en 1991 parce qu’elles étaient des filières de relégation et que les parents ne voulaient plus que leurs enfants y aillent. Puis ce furent les quatrième et troisième technologiques. Elles ont été supprimées en 1996 par François Bayrou, qui avait pourtant pourfendu le collège unique dans son livre La Décennie des malappris : l’expérience montrait que les élèves de ces classes restaient largement en situation d’échec. Après les émeutes de 2005, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, a promis l’ouverture de CAP dès la classe de quatrième. Là, ce sont les artisans qui ont pris peur. Ils ont dit : « Ce n’est pas à nous d’accueillir des enfants dont personne ne veut plus. » Dans tous les cas, on trichait déjà avec le principe du collège unique, puis on y est revenu. La réalité, c’est que les enfants orientés précocement ne s’en sortent pas mieux que s’ils restent dans une filière générale. Pire, en rassemblant les enfants les plus faibles dans les mêmes formations, on les tire vers le bas.

- Le dogme du collège unique se heurte à des résistances légitimes : les inégalités scolaires n’ont jamais été aussi grandes, de nombreux élèves sont démotivés, 20% des élèves sortent du collège avec de graves lacunes en français et en maths. Quelles solutions alternatives proposez-vous ?

Il est vrai que de nombreux élèves ne s’en sortent pas dans le collège actuel. Mais pourquoi attribuer leur échec au principe du collège unique ? Dès l’entrée en sixième, la France doit faire face à un taux exceptionnel d’élèves très faibles. Les inégalités scolaires commencent donc dès l’école primaire. Et pourquoi veut-on toujours réorienter les élèves en difficulté vers l’enseignement professionnel ? Ici, on a tendance à penser qu’il faut être nul pour partir vers l’enseignement professionnel, ce qui reste un raisonnement un peu bizarre. Les systèmes qui s’en sortent le mieux, notamment les systèmes canadiens et scandinaves, gardent tous les élèves ensemble jusqu’à l’âge de 15 ans. Les professeurs y ont une culture pédagogique très différente d’ici. Au lieu d’imposer un seul et même devoir pour tous –lequel paraîtra trop facile pour les uns et infaisable pour les autres -, ils proposent une diversité d’exercices de manière à faire progresser l’ensemble des élèves. Je pense qu’il faut s’en inspirer. C’est notre culture pédagogique qui doit changer, et non l’organisation de nos filières. Malheureusement, le climat actuel, défensif et réactionnaire, est peu propice à de tels changements. On préfère rester dans le fantasme que l’école serait bien meilleure si on se débarrassait des élèves les plus faibles. On continue de penser : « Culturellement, tous les élèves ne sont pas égaux, donc séparons-les ! » En raisonnant de la sorte, il faudra bientôt installer des voies de dérivation dès l’école maternelle.

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