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Philippe Meirieu et les arts à l'école - [Education et Devenir]
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L’expérience artistique au centre de l’école
Quelle politique pour l’art et la culture ?

par Philippe Meirieu, professeur à l’université Lyon-II (Lumière), vice-président de la région Rhône-Alpes, délégué à la formation tout au long de la vie

Ils ne tiennent pas en place et, quoique volontaires pour participer, avec un enseignant et un comédien, à un atelier de théâtre, ils s’agitent et s’excitent dès leur arrivée : taquineries et insultes, coups d’épaule et coups de gueule, agressions ébauchées et bouderies insistantes.

Ils sont là, comme dans la plupart des cours de récréation et des halls d’immeuble, des couloirs d’école et de transports en commun, dans une gesticulation physique et psychique permanente. Un mouvement brownien que rien ne semble devoir interrompre et qui peut provoquer à chaque instant, sans que nul sache exactement pourquoi, une explosion de violence incontrôlable.

Mais nous sommes dans le hall d’un théâtre. Et, de l’autre côté du sas, il y a un espace particulier. Une architecture qui configure des lieux et assigne des places. Un dispositif qui invite à ralentir le pas et à baisser la voix. Un monde sorti du chaos, qui dispose et prédispose... Il fait noir. Il y a juste un cercle de lumière sur la scène.

Les adolescents connaissent la règle du jeu : ils éteignent leur portable et déposent leur blouson sur les sièges du premier rang. Ils vont s’asseoir en silence au bord du cercle. Une ou deux bousculades encore, pour ne pas paraître trop dociles. Puis la musique. Quelques murmures qui s’estompent. Une voix off lit un texte de Le Clézio. La parole habite ici maintenant. Lente métamorphose des corps. Les adolescents s’abandonnent doucement pour se tendre vers ce qui arrive. La tension d’abord, puis l’attention, enfin.

Ce ne sera pas facile pourtant. Il faudra aller dire un mot à l’oreille de l’un et redresser doucement un autre. Mais ils feront, ce jour-là, une expérience essentielle : lever la main, faire un signe, sentir la douleur des muscles qui se tendent, suspendre la multitude des préoccupations qui se télescopent, faire passer toute l’intentionnalité possible dans un geste. Loin de la gesticulation dans laquelle ils s’ébrouaient en permanence.

Décélération, focalisation, symbolisation : qui peut nier que c’est là, sans aucun doute, ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui ? Dans la course effrénée où l’on nous enjoints en permanence d’être dans l’immédiateté, assignés à la réaction pulsionnelle et à la gestion de nos vies "en temps réel", l’expérience artistique demeure un morceau, souvent minuscule, de granit salvateur. On y ressaisit la densité de l’humain en une dureté qui résiste à toutes les dilutions médiatiques et marchandes, technologiques et bavardes. C’est vrai du théâtre, de l’écriture, des arts plastiques, de la musique, comme du cirque ou de la danse. C’est vrai aussi, à bien des égards, du travail de l’artisan comme de celui du scientifique, dès lors que l’action humaine, tendue par l’exigence d’être au plus près du plus juste, parvient à s’habiter elle-même plutôt qu’à surenchérir en permanence dans l’étalage obscène de ses effets.

Mais, pour que cette expérience soit possible, l’humain a besoin de trois éléments fondateurs et solidaires : des institutions, des médiations et une volonté, toujours renouvelée, de métaboliser ses propres pulsions.

Des institutions d’abord : rien ne peut se construire aujourd’hui en matière d’expérience artistique sans que les personnes aient pu se dégager de leurs comportements archaïques et des coagulations fusionnelles régressives.

Pour que l’humain abandonne les borborygmes et les onomatopées, les cris de vengeance ou de panique, il faut "l’instituer", le faire tenir debout. Affaire d’architectures matérielles et symboliques, de rituels qui organisent l’espace et scandent le temps, d’institutions fécondes où les interdits autorisent...

Ensuite, il faut des médiations : on ne vient pas au monde sans passé et l’on ne peut parler à quiconque - pas même à soi-même - sans accéder aux langages. Aucun enfant, aucun adolescent, aucun adulte ne peut entrer dans l’expérience artistique sans se saisir de ce que des humains ont tenté d’élaborer avant lui. Grâce à la rencontre des œuvres, il parvient, en revanche, à relier son expérience singulière à une universalité qui s’ébauche. Et c’est là, en cet écho étrange, que naissent parfois de nouvelles œuvres. Nous bricolons ainsi avec des vestiges, nous faisons du vivant avec des vieux fossiles, en des arrangements improbables où nous trouvons un peu de jouissance que nous nommons "création"...

Enfin, il faut que nous réapprenions sans cesse à métaboliser nos pulsions. L’expérience culturelle a, en effet, cette extraordinaire caractéristique de pouvoir se partager sans s’épuiser. Au contraire de la compulsion consommatoire, elle ne fait pas disparaître les richesses qu’elle met en circulation, mais les multiplie.

Or c’est bien là l’enjeu : nous ne ferons régresser le caprice mondialisé dévastateur que si nous parvenons à offrir à nos contemporains des jouissances qui ne soient pas pillage. C’est pourquoi le défi écologique est inséparable de l’effort incessant pour capillariser l’expérience artistique, et cela bien au-delà des institutions culturelles.

C’est dire à quel point nous avons besoin de mettre l’expérience artistique au centre de l’école, pour tous les élèves, tout au long de leur scolarité. Mais également dans la formation professionnelle initiale et continue, où les personnes n’ont, parfois, jamais bénéficié de la moindre approche artistique et culturelle.

Il nous faut aussi permettre à l’éducation populaire de multiplier les partenariats avec les artistes et de proposer des activités culturelles de haut niveau sur tous les territoires. Tisser obstinément des liens entre les pratiques professionnelles et amateurs, favoriser les rencontres les plus imprévues entre les genres et les cultures... Bref, faire en sorte que l’expérience artistique - fabuleuse par nature - ne soit plus réservée à ceux qui en connaissent les codes à l’avance. L’enjeu est de taille. A la mesure de l’injonction prophétique de René Char : "Transformer le fait fabuleux en fait historique."

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