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Propositions de Montebourg sur l’Ecole - [Education et Devenir]
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dimanche 4 septembre 2011


Arnaud Montebourg - Mon projet pour l’école

Préface
Jean-Pierre Obin
Inspecteur général honoraire de l’Education nationale

Education : néolibéralisme ou République

L’un des mérites d’Arnaud Montebourg est de
prendre au sérieux l’hégémonie mondiale, installée
depuis une trentaine d’années, de l’idéologie
néolibérale. Ce n’est sans doute pas là, en effet, un
phénomène mineur ou passager, mais plutôt le témoin
d’une évolution profonde de nos sociétés, dont il faut
bien saisir les causes afin d’en mieux combattre les
effets ; et d’en tirer sérieusement - surtout si l’on se
présente à la magistrature suprême - les conséquences
politiques. Le succès des idées néolibérales n’est en
effet pas dû à l’existence de grands penseurs ou à
l’impact d’une théorie puissante, mais plus simplement
à son adéquation à une situation historique objective :
la nouvelle ère ouverte dans les sociétés occidentales
par l’effondrement de toutes les formes de l’autorité,
qu’elles soient religieuses ou politiques. Le dernier des
épisodes – et pas le moindre ! – en a été la défaite de ce
que Raymond Aron a appelé les religions séculières et
Hannah Arendt le totalitarisme. L’effondrement de
l’idéologie communiste marque sans doute la
disparition définitive dans notre civilisation de tout
principe d’autorité légitime dans le domaine politique ;
ce dont témoigne Claude Lefort lorsqu’il décrit
« l’impossibilité à s’en remettre dorénavant à un garant
reconnu par tous : la nature, la raison, Dieu,
l’Histoire. » Même l’idéologie du progrès, de la foi en
l’avenir, s’est retournée : aujourd’hui la science et la
technique n’apparaissent plus comme des sources
d’espoir d’une possible maîtrise des forces de la nature,
mais comme des motifs de crainte d’une apocalypse
par la destruction de la nature.
Si l’idéologie néolibérale apparaît parfaitement
adaptée à un monde dont tout principe d’autorité a
disparu, c’est qu’elle est fondée sur un principe opposé
à l’autorité, celui de l’autonomie totale de l’individu, un
individu isolé, défini simplement par ses droits, ses
aspirations et ses intérêts. Pour le néolibéralisme, seuls
existent en effet des individus, liés en droit par nulle
autre obligation que librement consentie, c’est-à-dire
contractuelle. Mais du coup toute dimension historique
est déniée à l’humanité, et sont rejetés le passé (la
tradition) ou l’avenir (le projet) comme principes
légitimes d’organisation collective. Ne reste pour les
néolibéraux que l’évidence du présent et la seule
régulation possible des intérêts et des aspirations des
individus par le marché. Rien, issu du passé ou contenu
dans une vision de l’avenir, qui ne doive contrarier
cette singulière croyance que les individus sont
uniquement guidés par leurs intérêts et leurs
aspirations.
Tout principe d’unité sociale ayant disparu,
Dieu, la Tradition, la République, la Morale, le Parti et
l’avenir radieux, le Progrès, tout cela ayant été balayé,
mis à bas, « déconstruit », restent, triomphants,
l’individu, ses droits et le marché. Dans cette vision, le
rôle de l’Etat – minimal - se borne donc strictement à
la protection des droits individuels et des mécanismes
du marché. C’est là sans doute la raison du succès de la
notion de « société civile », une représentation de la
société conçue comme un ensemble de regroupements
d’individus, librement fondés sur le partage d’identités
ou d’intérêts, et sur leur libre jeu. Le corporatisme, qui
ne voit pas plus loin que ses intérêts particuliers,
s’accommode en définitive fort bien de cette idéologie.
Dans ce contexte, les préoccupations des
hommes politiques tendent d’avantage à refléter la
diversité de la société civile, plutôt que de donner une
orientation à la nation. On accorde désormais plus
d’importance à la forme, à ce qu’on appelle la
gouvernance, qu’au fond, ce qu’on nomme encore le
gouvernement. Les partis, par les candidats qu’ils
présentent aux élections notamment, s’efforcent
davantage de représenter cette diversité, d’être son
miroir, que d’entraîner la société vers un but ou de la
transformer.
Quant à l’éducation, que devient-elle dans ce
nouveau contexte idéologique ? Pour fonctionner,
l’idéologie néolibérale ne s’appuie pas que sur le droit
et l’économie mais table aussi sur l’éducation.
Education libérale et économie libérale partagent en
effet le même grand principe, le rejet des attaches
collectives et de toute forme d’autorité, et notamment
le rejet du politique comme instance de normativité ou
de régulation collective. Economie libérale et éducation
libérale vont de pair et se confortent. Il faut y être
attentif : on ne peut, comme certains, aimer l’une et
détester l’autre, et repousser l’une sans rejeter l’autre.
Car c’est l’enfant délié de toute attache collective,
éduqué dans la légitimité absolue de ses choix
individuels, « auto-construit », qui, devenu adulte, peut
croire se réaliser en contractant librement pour
accomplir ses aspirations et défendre ses intérêts. Pour
les néolibéraux, la vie consiste à la fois à se réaliser soimême,
d’où l’éducation à l’auto-construction de soi et la
pédagogie de l’auto-construction des savoirs, et à
réaliser ses aspirations, d’où l’économie de la liberté
absolue d’entreprendre et de consommer.
La mise en œuvre de ce projet rencontre
cependant de nombreux obstacles. D’abord elle
s’oppose à la tradition française d’une « éducation
nationale », d’une école publique davantage tournée
vers l’édification et la consolidation d’une nation - ellemême
conçue comme fondement de la cohésion
sociale - que destinée à répondre aux seules ambitions
des individus et des familles. Ensuite ce projet se
heurte aux apories qu’il engendre : l’atomisation sociale
et l’apologie de la liberté individuelle ne font pas bon
ménage avec l’idée même d’école et avec les
contraintes de toute vie scolaire ; l’anomie sociale et
morale des jeunes, et le développement de la violence
qui en résulte, provoquent en retour une nouvelle
demande d’autorité, de réglementation et de protection
de la part des parents, et notamment de ceux des
classes populaires ; le développement des affirmations
identitaires et des revendications religieuses a pour
effet un renouveau de l’exigence laïque à l’école. De
ces contradictions, émerge progressivement l’idée que
l’école doit (re)devenir l’institution fondatrice du vivre
ensemble, qu’elle doit bien sûr transmettre des
connaissances, mais aussi former des compétences
cognitives et sociales, faire partager des valeurs
politiques et morales, promouvoir des attitudes
civiques, éduquer des comportements responsables.
Les tenants de l’éducation libérale se heurtent
également à un obstacle difficilement surmontable :
l’existence du savoir comme principe universel
d’autorité. Le savoir n’est en effet pas libéral et ne peut
pas le devenir. Aussi est-il faux de dire, voire de
professer comme on l’entend souvent, que chaque
élève construit son savoir. Le savoir nous surplombe :
deux et deux font quatre, c’est ainsi, il n’existe aucune
liberté par rapport à cette vérité, et même le professeur
ne peut s’en affranchir ! Ce surplomb du savoir, ce
principe d’autorité incontournable est évidemment
insupportable à l’individu néolibéral et à sa quête
radicale d’autonomie. D’où le succès, dans les milieux
fortement marqués par l’individualisme, du
« constructivisme » éducatif : comme l’on doit bien
admettre que le but des apprentissages est commun,
que le savoir ne vaut que s’il est le même pour tous, on
argumente qu’heureusement, le chemin pour y
parvenir est quant à lui individuel. L’enseignement, les
parcours scolaires, la pédagogie doivent donc être
individualisés, et l’éducation être libéralisée. Mais à qui
profite alors le libéralisme scolaire ? Toujours aux
mêmes. En voici trois illustrations.
La carte scolaire pour commencer. Voilà une
contrainte imposée par l’Etat aux parents, certes avec
beaucoup de dérogations, jusqu’en 2007, et que
Nicolas Sarkozy a décidé de lever, leur disant en
quelque sorte : « l’école est obligatoire, mais vous
pouvez choisir la vôtre. » On en voit maintenant le
résultat, sur le terrain et au travers des études qui
commencent à être publiées : le développement d’une
ségrégation croissante entre les établissements, au
détriment des résultats de la grande majorité des élèves
et en particulier des plus fragiles. L’orientation pour
continuer, seconde occasion de choix scolaire pour les
élèves et les familles. Une recherche montre qu’un
écart de 57 points sépare, à l’entrée au lycée, les
chances des enfants d’ouvriers de ceux de cadres d’être
orientés vers des études longues. Mais la grande
découverte est que sur les 37 points de discrimination
dus au parcours scolaire au collège, la moitié est
imputable à l’orientation et l’autre moitié aux
performances. Ou encore : à notes identiques, les
élèves ne sont pas du tout orientés de la même
manière ! D’autres recherches corroborent ce résultat :
à chaque fois qu’il y a choix d’orientation, d’option,
d’établissement, qu’il y a liberté de choisir, ce sont
toujours les mêmes qui en profitent, qui font les bons
choix : ceux bien sûr qui possèdent l’ambition,
l’information et les réseaux. Troisième illustration pour
finir : l’individualisation des parcours et la
déstructuration du groupe-classe qui en résulte au lycée
(et même au collège) par le jeu des options et des
différents dispositifs d’aide et de soutien. Les
principaux des collèges de ZEP le savent bien : la
multiplication des dispositifs qui font éclater les
groupes-classes déstabilisent les élèves les plus fragiles ;
ce sont ceux-là qui pâtissent le plus de l’émiettement
des structures d’enseignement, et de ne pas disposer de
la structuration et de la contrainte rassurantes, comme
à l’école primaire, d’un groupe permanent et d’un tout
petit nombre d’intervenants.
D’une certaine manière, par son laisser faire, par
sa dévotion au mythe de la singularité cognitive de
chaque élève et, partant, par sa soumission aux
dynamiques sociales ségrégatives, la pédagogie libérale
peut être vue comme la négation-même de toute
pédagogie. Mais sa nocivité n’invalide nullement
l’absolue nécessité de l’entreprise pédagogique qui, au
cœur de l’acte d’enseignement et d’éducation, s’attache
à mettre progressivement les savoirs à la portée des
élèves ; et doit s’efforcer aussi de contrecarrer les
dynamiques mortifères de l’entre-soi et de
l’individualisme. Pédagogies du projet, de la
coopération, de l’entre-aide, monitorat et
enseignement mutuel, travaux de groupe, méthodes
actives… autant de courants et de dispositifs portés
par certains enseignants et chefs d’établissement, et qui
peuvent placer la solidarité au cœur de la classe, « tirer
vers le haut » les plus faibles en s’appuyant sur les plus
forts, et donner du sens – et de l’efficacité – au combat
pour la mixité scolaire et sociale des établissements et
des classes qui doit être celui de tout gouvernement de
gauche.
Marcel Gauchet le prophétisait en 1985 : « Au
bout de la pédagogie libérale il y a l’école de l’inégalité »
écrivait-il. Nous y sommes ! Comment ne pas voir que
la libéralisation des choix scolaires est devenue,
aujourd’hui en France, l’un des points d’application les
plus stratégiques de l’idéologie néolibérale ; et le
combat intéressé de ceux qu’elle favorise ? C’est
précisément contre cela que s’élève le projet d’Arnaud
Montebourg, en réintroduisant les idées de choix
collectifs, de volonté politique, d’intérêt général, de
Bien commun, de justice sociale, de laïcité, bref de
République, au cœur d’une nouvelle politique éducative
de gauche dans l’Education nationale.

Jean-Pierre Obin
Inspecteur général honoraire de l’Education nationale

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