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Drame du Chambon : l'analyse de Françoise CLERC - [Education et Devenir]
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L’assassinat d’Agnès Marin a encore placé dans l’œil du cyclone, les trois « usual suspects » - l’école, la justice et la psychiatrie. Pourtant, la frénésie des média comme l’agitation politique sont pratiquement sans objet. Ainsi que le souligne Laurent Mucchielli dans son blog, le viol d’un mineur par un autre mineur est un phénomène rare. Si on y ajoute, l’assassinat et la récidive, c’est un événement (heureusement) rarissime. Peut-on organiser la vie d’un établissement, penser la loi en fonction d’un crime dont la survenue (et donc le risque) est si faible ? En ces temps de coupes budgétaires, il faut une bonne dose de duplicité pour faire croire que des moyens vont être consacrés à la prévention de tels faits.

 Mais au-delà de ces considérations statistiques, il faut s’interroger sur les raisons qui amènent le sarkozysme à vomir ces trois institutions. Disons-le tout net : il s’agit d’une grave atteinte à la démocratie. Le service public d’éducation (le Collège cévenol, établissement privé sous contrat en relève) et la justice sont deux institutions qui essaient tant bien que mal - avec plus ou moins de bonheur et de compétence il est vrai – de maintenir du lien en faisant entrer les jeunes dans la culture et en maintenant l’idée d’une égalité des droits. Quant à la psychiatrie, si elle gêne, c’est essentiellement parce qu’elle rappelle à chaque personne qu’il existe une face cachée de l’esprit, proche y compris dans son étrangeté, que le « fou » n’est pas radicalement autre, mais nous renvoie comme dans un miroir, l’image de l’humanité.

 Une partie de la classe politique essentiellement préoccupée d’être défensive et qui attise avec un certain talent et une complicité indéniable des « gens qui comptent », la méfiance et la haine de l’autre, ne peut que considérer ces institutions comme gênantes. Il faut pour s’en convaincre prendre la mesure de la protection accordée dans le même temps sans aucune restriction, aux policiers qui foulent aux pieds les droits des jeunes des « quartiers » pauvres[1]

La manière de lancer des polémiques qui relaient, non une recherche de justice mais une défiance à l’égard de toute forme d’expertise, empêche de poser sainement la question du pouvoir et de la responsabilité des experts. Dans le cas présent, pour ce que nous en savons actuellement, les expertises ont été faites dans les règles et les propos du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, dénonçant avant les résultats de l’enquête des "dysfonctionnements", sont insupportables. Mais par la mise en scène du désarroi et de la douleur des familles - douleur abominable à laquelle on ne peut que s’associer – la pensée rationnelle est prise en otage, les enjeux réels sont gommés, l’opinion manipulée. Dans le cas présent, nous sommes conduits à oublier la faute grave d’un ministre – dans un régime démocratique s’entend - qui se permet de juger avant d’avoir les données pour le faire, données qui devaient résulter d’une enquête par lui diligentée

Si certains experts ont beaucoup péché, il faut comprendre pourquoi. La psychiatrie n’est pas une science exacte. Cette remarque ne la disqualifie pas en tant que pratique de soin. Au contraire, elle conduirait à se méfier des charlatans vendeurs de comportements calibrés et « adaptés » à coup d’injonctions et de dressage. L’expertise, lorsqu’elle est sollicitée pour établir un pronostic, est entourée en général de grandes précautions limitant sa portée. C’est même devenu un sujet de critique, voire de dérision, que l’extrême pusillanimité des experts psychiatres... Il faudrait donc que le public accorde ses violons. 

Notre société entretient une attitude contradictoire à l’égard du savoir d’expertise. D’une part, nous aimons à nous décharger sur ceux qui sont censés « savoir », en évitant les informations complexes, en renonçant à nous interroger sur des données incertaines : éducation, justice, médecine, économie, environnement sont l’objet d’une surenchère de discours simplificateurs ou erronés qui misent tous sur l’ignorance et/ou la peur du citoyen. Nous abandonnons ainsi un terrain qui devrait faire l’objet d’un contrôle démocratique : les méthodes de production des connaissances nécessaires à la vie politique. D’autre part, la haine abjecte du savoir et notamment des savoirs des sciences de l’homme - dont le sarkozysme fait son quotidien – est soigneusement entretenue. On voit ainsi l’opinion ballottée entre la défiance (voire le mépris) à l’égard du savoir et la démission pour s’en remettre à des technocrates autoproclamés compétents dont on oublie au passage de quelles idéologies ils sont porteurs.

 Comme à l’accoutumée, les mesures envisagées sont un écran de fumée pour éviter de s’attaquer aux vrais problèmes. Il n’y a pas de solution satisfaisante à la question du partage des informations entre les différents acteurs des trois institutions concernées. Souvent évoqué, ce partage a déjà été prévu par la loi, dans une mesure strictement définie. Dans le domaine de l’éducation, partage ou secret, chaque position comporte des risques graves de dérive. Devra-t-on faire prononcer aux personnels de l’éducation un « serment de Socrate » (à la manière des médecins), assermenter les chefs d’établissements ? Comment les familles qui ont déjà du mal avec les services sociaux, Pôle emploi etc., tous ces services qui les « assistent » mais aussi les fichent sans leur apporter des solutions qui par nature seraient d’abord d’ordre économique – un travail stable correctement rémunéré - vont-elles se défendre de "l’educational connexion" ? Le cas présent montre à l’envi que les classes les plus favorisées auront encore un avantage lié à leur connaissance des institutions et à leur capacité à en utiliser au mieux les ressources. En outre, si la combinaison de la psychiatrie comportementaliste avec la relégation peut protéger un temps les gens « normaux », il faut être conscient que dans toute relégation, il y a des failles et que les moyens de coercition extrêmes ont une fâcheuse tendance à produire des forcenés. Imagine-t-on d’emprisonner à vie un assassin de 17 ans ? 

Il est curieux de voir converger l’entourage de François Hollande et l’UMP sur la question des Centres fermés. Ni les uns, ni les autres n’ont sans doute lu le rapport du Contrôleur général des lieux de privation de liberté [2]. Même si l’on oublie que le jeune assassin ne relevait pas des conditions pour y être admis, on ne peut penser que ces centres constituent une solution. Car leur bilan est particulièrement éloquent. Le contrôleur règle leur compte en 4 points : personnel non formé, pas de projet de service, pas de suivi éducatif, « le recours abusif, voire usuel, aux moyens de contrainte physique ». Fermez le ban. 

Il y a des alternatives aux centres fermés mais il y faut des moyens, des personnels formés, (pas des militaires, n’en déplaise à Ségolène Royal) des lieux et des pratiques adaptés. Mais cela suppose aussi des priorités et du courage pour renoncer à des politiques de complaisance ou de confort et pour admettre que le cas du Chambon sur Lignon échappera probablement toujours, hélas, à la prévention.

 L’éducation est un pari sur l’avenir et comme dans tout pari, on peut perdre. Notre société a perdu le sens. La vie comporte des tragédies. Ces tragédies ne peuvent plus être considérées ainsi que le faisaient les grecs de l’antiquité, comme l’effet du destin. La conscience contemporaine ne peut plus s’accommoder de faux semblants et de mythes réconfortants. Pour grandir, malgré son insupportable arrogance et son talent extrême à s’agiter au lieu de penser, l’homme contemporain est aculé à reconnaître qu’il n’est pas tout puissant.

 

Françoise Clerc

Novembre 2011




[1] Voir sur ce point l’excellent ouvrage de Didier Fassin, (2011), La force de l’ordre, Paris, Seuil.


[2] Recommandations du er">1er décembre 2010 relatives aux centres éducatifs fermés de Beauvais, Sainte-Gauburge, Fragny et L’Hôpital-le-Grand, rendues publiques en application de l’article 10 de la loi no 2007-1545 du 30 octobre 2007 instituant un Contrôleur général des

lieux de privation de liberté, JO décembre 2010.

 

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