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Violence scolaire : interview de Debarbieux - [Education et Devenir]
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Debarbieux : " Il est temps maintenant de dé-idéologiser le débat scolaire"

Rétablir la sécurité à l’Ecole, lutter contre la violence scolaire, dans les discours présidentiels, voire ministériels, ça se décline souvent en formules simplistes. On créé des centres spéciaux pour élèves perturbateurs (les ERS) et on laisse entendre qu’on va les dresser. On met en place une police spéciale, les équipes mobiles de sécurité, que l’on présente comme un outil répressif. On parle de diagnostic de sécurité pour les établissements. Depuis plusieurs années ces discours ont occupé une grande place dans les propos officiels. Pourtant un événement original a eu lieu. Sous la houlette d’Eric Debarbieux, le 7 avril 2010, les Etats généraux de la sécurité à l’Ecole réunissaient en Sorbonne les cadres du système éducatif français, ministre en tête, pour écouter toute une journée des spécialistes venus du monde entier parler de la réalité et de l’état de la recherche sur la violence scolaire. Une documentation importante était communiquée, synthétisant ce qu’on sait sur ces sujets, recadrant bien des lieux communs. Et un important programme scientifique était lancé. Il se fixait comme objectifs la formation des enseignants et la recherche sur la victimation. Neuf mois plus tard le Café demande à Eric Debarbieux de faire le point sur cette gestation. Où en sont les promesses des Etats généraux ? Comment peuvent-elles cohabiter avec les salves sécuritaires lancées par les politiques ?

Ancien instituteur, président du conseil scientifique des Etats généraux de la sécurité à l’Ecole et président de l’Observatoire international de la violence scolaire, Eric Debarbieux vient de recevoir sa lettre de mission, signée par Luc Chatel. Pour l’année scolaire 2010-2011 elle lui demande de continuer à participer à la formation des formateurs référents sur la tenue de classe, de participer à la formation des équipes mobiles de sécurité et à la réalisation des enquêtes de victimation, de participer à l’évaluation du dispositif CLAIR. Surtout elle annonce au cours de l’année prochaine la mise en place "d’une politique de lutte contre le harcèlement scolaire... Si des actions sont d’ores et déjà menées dans certains établissements scolaires", continue la lettre, "ce phénomène déstructurant pour le développement psychologique et social des victimes doit être mieux évalué au niveau national et faire l’objet d’une politique ambitieuse et spécifique". C’est sur tous ces aspects, et aussi la contradiction entre ces perception de la violence scolaire, et les positions médiatiques des autorités, qu’Eric Debarbieux va nous répondre.

En avril 2010, les Etats généraux s’étaient séparés sur l’engagement d’un programme de formation sur la violence scolaire. A-t-il été mis en place ?

Il faut d’abord rappeler que les Etats généraux ne voulaient pas être un événement d’un jour mais travailler dans le long terme. Je suis resté dans cet état d’esprit et je suis rassuré par mes contacts aussi bien avec le ministre et son cabinet que sur le terrain. Sur la formation le conseil scientifique des Etats généraux, qui réunit des chercheurs du monde entier, a travaillé intensivement à la mise au point de modules de formation. Il a fait une proposition de 7 modules pour la formation initiale. Vu l’état de la formation en France, on a décidé de commencer par la formation de formateurs de formateurs. Et cette formation a eu lieu en novembre dernier. Chaque académie a envoyé deux formateurs. Ils ont été formés par les membres du conseil scientifique des Etats généraux. On va les revoir en février et en juin pour les accompagner dans leur action. Ils sont mobilisés et maintenant il faut qu’ils servent, qu’ils puissent aller sur le terrain dans les académies. Une circulaire devrait être publiée au Bulletin officiel du 13 janvier pour inciter les académies à mettre en place des formations continues. On souhaite que les rectorats soutiennent cette démarche.

Ce qui est plus compliqué c’est pour la formation initiale des enseignants. Parce que là on est pris dans un noeud de contradictions incroyable. L’éducation nationale ne peut pas changer les masters enseignement qui sont construits par des universités autonomes. Il va donc falloir négocier avec les autorités universitaires si on veut qu’enfin les enseignants français soient formés en ce domaine. On participe aussi à la formation des Equipes Mobiles de Sécurité (EMS).

Finalement on a fait la première étape en matière de formation, qui était le message le plus fort des Etats généraux. Je souhaite que l’on puisse monter en puissance et tenir les formations qui sont recommandées par la prochaine circulaire ministérielle. On sait que les attentes sont fortes. Et que tout le monde a reconnu son importance, ce qui est quelque chose d’important,parce que même dans le passé, la formation à la violence scolaire n’a jamais été un point important de la formation des enseignants. Il s’agit donc pas de revenir à un état antérieur mais de construire quelque chose.

Dans les autres pays, les enseignants reçoivent une formation à ces questions ?

Il y a des pays où il n’y a rien et d’autres où c’est le contraire. Par exemple au Québec la formation psychopédagogique fait partie de la formation normale des enseignants. En Angleterre aussi et elle se fait en alternance.

Des études de victimation avaient été promises. Où en est-on ?

On est bien à jour. L’enquête nationale aura lieu en mars. Les résultats seront publiés en octobre. 18 000 collégiens de 300 établissements, pris les uns et les autres au hasard, seront interrogés sur la victimation et le climat scolaire. C’est la DEPP (division des études du ministère de l’éducation nationale) qui fera le compte rendu avec l’Observatoire international de la violence scolaire. Mais des laboratoires indépendants travailleront aussi sur les données. Mieux, la DEPP a obtenu que cette enquête soit labellisés "enquête d’utilité publique". Cette enquête sera totalement anonymisée. Il sera interdit de publier des noms d’établissements ou d’élèves. Il y aura aussi des enquêtes à la demande d’établissements pour les aider à construire leur politique.

La publication de l’enquête nationale ne risque-telle pas d’avoir des retombées désastreuses ?

Je ne crois pas. Ca révèlera surtout que dans la quasi totalité des établissements, tout va bien. Cela permettra à la fois de relativiser par rapport aux faits divers et de donner à ceux-ci leur vraie importance. Et ça fera apparaître l’importance du harcèlement, une forme de violence peu reconnue en France jusque là. Or lutter contre le harcèlement cela ne relève pas d’une politique sécuritaire. Ca montre au contraire l’importance d’une politique de prévention.

Les enseignants seront associés à ces enquêtes ?

L’enquête nationale de victimation a un objectif national. Par contre les enquêtes locales associeront tous les acteurs, élèves et professeurs. Leurs résultats ne seront remis qu’aux établissements.

Durant les Etats généraux le ministre a annoncé de mesures de sécurité. Où en est-on ?

Les diagnostics de sécurité des établissements ont été faits. Et on a créé les Equipes Mobiles de Sécurité (EMS). Il est possible qu’elles répondent à un appel à l’ordre sécuritaire. Sauf que ça ne s’est pas passé comme cela. Ces équipes, là où elles existent, se sont certes rendues compte que des problèmes de sécurité existent (le racket par exemple). Mais elles sont surtout devenues des médiateurs à l’intérieur des établissements. Elles font surtout de la prévention. Elles permettent aux établissements et à ceux qui y travaillent d’échapper à la solitude, un vecteur important de violence scolaire. Elles ont cassé cette solitude des victimes et le sentiment d’abandon qui existait dans certains établissements et elles donnent la possibilité de parler. Ce n’est peut-être pas ce qui était prévu au début... Leur action se rapproche de ce qui se fait dans certains pays où la police a su garder la confiance de tous. Au Québec par exemple. On est loin de l’image uniquement répressive qui leur colle à la peau.

Les ERS (établissements de réinsertion scolaire), autre création issue des Etats généraux, sont très critiqués...

Il y a eu c’est vrai de grosses erreurs. Peut-être une erreur déjà au départ. On ne répond pas aux problèmes de violence avec la mise à l’écart de quelques meneurs. Des travaux montrent que quand on fait cela, les meneurs sont remplacés par leurs lieutenants et le groupe continue à fonctionner comme avant. Là où les ERS sont utiles c’est pour lutter contre le décrochage scolaire. On a l’exemple de l’ERS de Strasbourg où une commission auditionne les jeunes et leur famille pour choisir ceux qui vont aller en ERS. Les jeunes qui se sentent glisser hors de l’école utilisent l’ERS pour se remotiver. On comprend à quel point il y a eu des erreurs au regard des récents événements qui ont marqué certains ERS. Les ERS peuvent en fait rendre service à certains enfants. Mais à condition de ne pas être ségrégatifs et stigmatisants.

Le dispositif CLAIR est lui aussi critiqué...

Depuis 1995 je pense que si on n’assure pas une certaine stabilité des équipes pédagogiques on n’arrivera pas à vaincre la violence scolaire. Des enquêtes américaines montrent d’ailleurs que l’instabilité des adultes est un gros facteur de risque. Or dans l’enseignement prioritaire français il y a un turn over trop important. Le mouvement national du second degré est criminogène. Lionel Jospin lui même avait promis de s’attaquer à ce problème en 2001.

Actuellement le dispositif Clair piétine. Il rencontre une forte résistance particulièrement à cause de son mode de recrutement. Pourtant on est les seuls à avoir un cadre national de recrutement des enseignants. Le recrutement local est la règle. Mais il faut préciser que recrutement local ne veut pas dire que le chef d’établissement doit avoir tous les pouvoirs. IL faut que le pouvoir soit exercé en équipe. C’est le modèle de la "communauté juste" comme on dit au Québec. Pour lutter efficacement contre la violence scolaire, il faut du "cousu main". IL faut donc plus d’autonomie des établissements. Or l’histoire de notre école est celle du centralisme. On a du mal à choisir entre ces deux logiques.

Il est temps maintenant de dé-idéologiser le débat scolaire et de chercher le consensus. C’est aussi ce que proposera la prochaine rencontre des Etats généraux qui s’intéressera aux politiques publiques de prévention contre le harcèlement. Je les prépare avec les Rased qui auront toute leur place dans ce dispositif.

Eric Debarbieux

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