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Le plus grand cimetière du monde sans sépultures - [Education et Devenir]
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Mercredi 12 janvier 2011, vers 16 heures.
Les 150 élèves des 15 collèges retenus cette année pour participer au voyage de mémoire à Auschwitz se rassemblent dans le hall du Terminal 1 de Lyon-Saint-Exupéry. On pourrait penser à un départ joyeux à la découverte d’un pays étranger, mais les élèves sont particulièrement calmes. Mines fermées et assez graves. Il n’y a pas d’éclats de voix. Je pense que le but du voyage est déjà bien intériorisé.

Je laisse les élèves du Collège Schoelcher et leur professeur pour rejoindre le groupe des invités, reçus dans un salon d’honneur de l’aéroport. Accueil cordial et sympathique, présentations avec les rescapés des camps, qui chaque année accompagnent les élèves en Pologne. Je connais déjà Benjamin Orenstein, 84 ans, qui a témoigné la semaine précédente au Collège. Il a connu plusieurs camps, dont Auschwitz-Birkenau. Sacré bonhomme. Caractère pas facile, mais si engagé dans son œuvre de témoignage, si fort dans sa dignité et son courage. Je fais connaissance avec celui qui sera le témoin de notre groupe, Jean Nallit. Tourneur-ajusteur à GDF, ancien résistant, déporté à Buchenwald, distingué de la médaille des Justes, commandeur de la Légion d’honneur, et d’une modestie et d’une humilité incroyables…

L’avion est affrété par le Conseil général du Rhône. Danielle Chuzeville, vice-présidente du département coordonne ce projet avec détermination et efficacité. Nous décollons à bord d’un avion d’Air Méditerranée à 18 heures. Deux heures plus tard, nous arrivons à Cracovie. Il fait plus froid qu’à Lyon, mais plutôt doux pour les conditions polonaises : 2°C. En 2010, à l’occasion de ce même voyage, il faisait - 15°C…

Le trajet vers l’hôtel ne permet que d’entrevoir des bribes de cette ville, qui fut classée capitale européenne de la culture quelques années auparavant.

Les invités sont logés à l’hôtel Qubus, au bord de la Vistule. Nous sommes surtout aux portes de l’ancien ghetto juif de Cracovie, mis en place par les nazis en 1941.
Un petit quart d’heure pour déposer les affaires dans un hôtel classieux et chic, et puis nous repartons pour une brève découverte by night de Cracovie. Et j’entre de plain pied dans cette histoire brutale, écrite par les fous à casque de tête de mort dans la première moitié des années 1940. Sur la grande place du quartier de Podgorze, 70 chaises en acier ont été installées, en souvenir des 17 000 juifs autorisés à rester à Cracovie jusqu’en 1943 et contraints de s’installer dans ce quartier, débarrassé de ces habitants d’origine. Les 65 000 autres juifs de Cracovie furent déportés dans les différents camps d’extermination. Le sort des 17 000 juifs du ghetto ne fut bien sûr pas différent de celui des autres… On peut voir encore un pan de mur du ghetto de Cracovie : il adopte la forme des pierres tombales juives. Les nazis ont voulu signifier que les juifs du ghetto étaient déjà enterrés. Enfin, nous passons devant l’usine d’Oskar Schindler, transformé aujourd’hui en musée mémorial.

Nous traversons la Vistule et arrivons dans le quartier Kazimierz, l’ancien quartier historique juif, du nom de l’ancien roi de Pologne, Casimir, qui décida d’accueillir les juifs persécutés en Europe. Nous terminons notre visite par le centre médiéval de Cracovie : la grand-place avec la halle aux grains, la colline de Wawel et son château, où Hans Frank de sinistre mémoire avait d’ailleurs installé l’administration de son Gouvernement général. La ville est belle et invite clairement à revenir.

Nous rentrons vers minuit à l’hôtel, où le bar est encore ouvert. Comme pour nous donner du courage avant la journée du jeudi, nous sommes quelques uns à nous installer pour bavarder. Avec d’autres, je prends une Vodka Wyborowa, absolument exquise. Du petit lait… Mais au fond, je n’en mène pas large, car je redoute de ce que je vais découvrir de mes yeux. Ce qui est en jeu, c’est de voir, de fouler le sol de millions de personnes qui à peine arrivés avaient une espérance de vie de quelques minutes et ne le savaient pas.

Après une très courte nuit (à peine 4 heures de sommeil), nous nous retrouvons tous pour le départ. La petite ville d’Oświęcim est à 80 km de Cracovie, 1h45 en bus. Jean Lévy, délégué régional de l’Association des Fils et Filles des déportés juifs de France (l’association de Serge Klarsfeld) et Jean Nallit sont présents avec nous et les 20 élèves du groupe (Collèges Monod de Bron, et Schoelcher, Lyon 9e). Jean Nallit raconte son parcours aux élèves. Né en 1923, il n’a que 17 ans en 1940. Il parle de son entrée dans la résistance, son arrestation, les tortures infligées par Barbie, sa déportation à Buchenwald, la marche de la mort de 900 km à laquelle il a survécu, son retour à Lyon, alors qu’il ne pesait plus que 38 kg et que sa mère ne l’a même pas reconnu sur le quai de la gare. Jean Nallit a fait des faux papiers d’identité, et à ce titre, il a sauvé près de 3000 juifs. Et pour cela, il obtient en 1992 la médaille des Justes parmi les nations. Jean Nallit montre ses décorations aux élèves, et il porte la croix de commandeur de la légion d’honneur autour du cou. Jean Nallit ne connaît pas Auschwitz. Pour lui, c’est aussi la première fois. A 88 ans.


La médaille des Justes décernée à Jean Nallit : « Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier »

Peu avant 9h, nous arrivons à Oświęcim. L’entrée du camp est collée à ce grand bourg. Les habitations sont vraiment très proches. Première stupeur. Les habitants ne pouvaient pas ne pas savoir. Le premier four crématoire du camp d’Auschwitz I est situé à la limite nord-est du camp. L’odeur imprégnait inévitablement le quotidien des habitants. Vaste débat : des petits arrangements avec les choses qui dérangent et qui deviennent autant de lâchetés coupables. Et les SS étaient tellement brutaux, tout le monde n’avait pas forcément une âme de résistant…

Nous entrons donc dans le premier camp d’Auschwitz, celui dont l’entrée est surmonté par cette devise d’un cynisme absolu, « Arbeit macht frei », le travail rend libre. Il y a des restes de neige, le sol est boueux. On imagine mal entre 13 000 et 20 000 personnes (maximum atteint en 1942) vivre dans ce camp, qui n’est pas si grand, 4 hectares. Les baraquements sont en dur, construits en briques. Nous passons dans les blocks où le musée mémorial a été installé. Il y a des photos, plein de photos de gens comme vous et moi, regards d’une humanité absolue, où l’on devine la peur, la crainte, l’espérance de l’espoir, mais il n’y en a pas, ces gens sont tous morts. Untel, arrivé le 14 mars 1941, mort le 25 avril 1941. Tel autre, 15 jours de survie à peine. Encore un autre, un peu plus, 3 mois… Ils et elles ont 17 ans, 42 ans, 71 ans, 38 ans, tous les âges de la vie, d’une vie brutalement stoppée sans raison valable, par la faute d’être né.

L’amoncellement des objets. Je sens que suis complètement crispé, la gorge serrée. Les valises, que des valises. L’une d’entre elles porte la mention « Kind allein », enfant seul. Voilà. Mes enfants ont aujourd’hui 3 et 6 ans, et j’arrive devant la vitrine des objets d’enfants. L’émotion est trop forte, la colère et la rage sont là. Et puis la vitrine des cheveux. Avec le temps, les différences de couleur se sont estompées, mais c’est une montagne de cheveux qui se dresse devant nous. Seuls restes organiques des victimes.

Nous visitons le block de la mort, celui d’où on ne sortait pas vivant. Tribunal sommaire, exécutions sommaires, punitions extrêmes. La cellule d’un mètre sur un mètre pour 4 personnes est inimaginable. Il faut la voir pour réaliser. C’est dans ce block qu’est mort le père franciscain Maximilien Kolbe. Il s’était proposé de mourir à la place d’un père de famille.

Enfin, nous parvenons devant la chambre à gaz et le crématorium. A 300 mètres en contre-bas, la cossue villa de Rudolf Höss, le commandant du camp qui mit en place le système du gazage au Zyklon B. C’est là qu’il vécut, avec sa femme et ses enfants.

Nous y sommes, nous effleurons du regard et de nos pas transis l’horreur absolu. Nous entrons dans la chambre à gaz. Il fait 2°C. A Auschwitz I, les personnes qui allaient se faire gazer se déshabillaient devant la porte, quelque soit le temps. Je suis habillé. J’entre. Je vois les colonnes par lesquelles étaient déversées les boîtes de Zyklon B. J’imagine les centaines de personnes, serrées les unes contre les autres, nues, sans comprendre, des enfants qui pleurent, des adultes qui crient, le produit qui est déversé et qui bloque en quelques instants les fonctions respiratoires, les gens qui tombent, étouffent, râlent et cessent de vivre. Des corps nus entassés, encore chauds, sans vie, hémorragies, excréments, une horreur absolue. Juste à côté, les fours crématoires. Ouverture de la porte latérale de la chambre à gaz par le Sonderkommando, et le macabre travail qui commence.

Les élèves sont impressionnants de dignité et de respect. Il est midi, nous quittons Auschwitz I, graves.

A 1 km du camp, un centre international pour le dialogue a été ouvert. Il accueille des groupes pour le déjeuner. Peut-on manger après avoir vu ça ? Et oui, nous mangeons tous, dans une très bonne humeur, semblable à ces repas après les obsèques, où les gens ont besoin de passer du bon temps et de rire. Je suis à une table avec 3 rescapés d’Auschwitz. Ils font blague sur blague, ils sont drôles. Il fait chaud dans la salle. On relève ses manches, un numéro tatoué sur l’avant-bras gauche apparaît… Tout ça fut bien vrai. Mais nous sommes en 2011, 70 ans après 1941…

Le camp d’Auschwitz II est à 3 km d’Oświęcim. Avant d’arriver, on traverse sur un pont la voie de chemin de fer, et on distingue un wagon resté seul sur la Judenrampe, l’endroit de débarquement des juifs jusqu’au printemps 1944. Ils avaient alors encore 1 km à marcher. Seuls les derniers mois connurent l’arrivée des trains jusqu’à l’intérieur du camp de Birkenau.

Ce qui frappe au premier coup d’œil, c’est l’immensité de l’étendue du camp. 75 hectares. Lorsqu’on entre, on distingue à gauche le camp des femmes, des baraquements en dur, construits en briques, et à droite subsistent seulement les cheminées des baraquements en bois. Le bois fut récupéré après la libération du camp. Une rangée a été reconstituée. On se dit que dans la folie où se situaient les nazis, ils ont dû se dire que le camp n°1 était sans doute encore trop confortable. Les baraquements en bois étaient au départ des kits à monter sur place pour servir d’écuries. De simples parois en bois. Et les cheminées ne fonctionnaient pas à l’intérieur. Donc, lorsqu’il faisait -15°C à l’extérieur, il faisait autant à l’intérieur. Des centaines de personnes entassées, dans des conditions absolument indescriptibles. Le baraquement des latrines collectives dépasse la capacité d’entendement. Je n’avais jamais imaginé que cela pouvait être ainsi. Mais les déportés qui vivaient dans ces baraquements représentaient l’infime minorité restant en vie après la sélection effectuée à l’arrivée. Tous les autres ont pris un chemin de quelques centaines de mètres vers les 4 complexes chambre à gaz – crématorium (II, III, IV et V) de Birkenau. Et nous empruntons le même chemin. Je marche dans les pas de ces femmes, hommes et enfants, et je me dis que l’intensité de la présence de leurs esprits nous porte. Les complexes II, III et V ont été dynamités par les nazis fin novembre 1944, peu de temps avant de quitter le camp. Le IV fut détruit par une action héroïque et désespérée du Sonderkommando. Nous passons devant les 5 complexes, devant les restes du Canada, où fut géré et stocké l’ensemble des avoirs des déportés.

Je suis abasourdi. Je réalise qu’au fond du camp, de très nombreux bouleaux constituent la barrière quelque peu naturelle du camp. Birkenau, le pré des bouleaux. C’est tellement beau d’habitude, un bouleau. Mais ici, tout est incompréhensible.

Nous terminons notre visite par le Sauna, le bâtiment où ceux qui échappèrent lors de la sélection à la chambre à gaz furent auscultés, rasés, tatoués, douchés à froid sans ménagement. Benjamin Orenstein est là, les yeux rougis, plein de courage.

L’œuvre des nazis fut de nier systématiquement, à tout moment, la dignité humaine à toutes ces personnes. Un système industriel de déshumanisation. Il est absolument invraisemblable de se rendre compte des détails auxquels les SS ont pu penser pour parachever leur système. Une minutie au service de la barbarie.

Nous retournons lentement et en silence vers le monument mémorial, qui fut construit après la guerre entre les chambres II et III. Une cérémonie d’hommage est prévue. Un élève de chaque collège vient lire, aux côtés des rescapés, un court texte choisi ou rédigé. L’émotion est très forte. Les larmes me montent aux yeux. Nous sommes entre chien et loup, il est 16h30, la nuit tombe un peu plus tôt en Pologne.
Les crématoriums ont tellement craché de cendres, que le sol en est encore imprégné aujourd’hui. Je sais que des fragments de cendres sont sans doute accrochés aux semelles de mes chaussures. C’est cela, le plus grand cimetière du monde, sans sépultures. Nous regagnons les bus, la nuit s’installe sur la commune d’Oświęcim. Au bout de quelques minutes, prenant conscience que cette journée hors du temps, si proche, mais aussi tellement loin de ce qu’ont vécus ces hommes et ces femmes, se termine, je m’assoupis. En me réveillant me revient cette phrase prononcée par l’une des rescapés : la beauté de la vie, c’est le sourire, et la vie est tellement belle qu’il ne faut cesser de sourire. En effet, cette femme, qui a connu Auschwitz, avait en permanence un sourire d’une jovialité extraordinaire.

Retour à la vie normale. Mais le souvenir de cette journée est gravé à jamais. Et les témoins de cette période nous l’ont dit : nous sommes devenus les témoins des témoins. Et je porterai ce témoignage. Pour que l’on n’oublie pas ces hommes, ces femmes et ces enfants.

Gérard HEINZ, Principal du Collège Victor Schoelcher – Lyon 9e

Janvier 2011

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